L’entrepreneuriat à travers les générations : des trajectoires multiples, des enjeux partagés
Entreprendre à 25, 40 ou 60 ans ne signifie ni la même chose, ni les mêmes priorités. Pourtant, derrière les discours sur les « différences générationnelles », une réalité commune se dessine : tous les entrepreneurs doivent apprendre en continu, décider dans l’incertitude et penser à long terme. Sur base de notre enquête, Isabel Raemdonck, professeure à l’UCLouvain et spécialiste de l’apprentissage des adultes, décrypte la manière dont l’âge, le rapport au temps et les trajectoires de vie influencent les décisions entrepreneuriales, y compris lorsqu’il s’agit d’anticiper l’avenir et le patrimoine.

L’entrepreneuriat, c’est apprendre en permanence
Isabel Raemdonck : « Lorsqu’on parle d’entrepreneuriat aujourd’hui, on parle avant tout d’apprentissage continu. Les entrepreneurs évoluent dans un monde marqué par des marchés globalisés, des transformations technologiques rapides et une incertitude permanente. Pour eux, apprendre ne passe pas uniquement par des formations formelles, mais surtout par l’expérience, l’interaction avec d’autres acteurs, l’observation et l’ajustement constant sur le terrain.
Sans apprentissage, il est quasiment impossible de faire évoluer une entreprise. Cette réalité explique aussi pourquoi le profil de l'entrepreneur·e s’est profondément transformé : on ne parle plus d’un parcours unique, mais de trajectoires multiples, souvent non linéaires et façonnées par des expériences très diverses.
Des trajectoires entrepreneuriales de plus en plus variées
L’enquête met bien en évidence cette diversité.
Chez les jeunes générations, notamment la Gen Z, l’entrepreneuriat commence parfois très tôt, dès les études. Ils apprennent en faisant, testent, expérimentent, développent des projets parallèlement à leur parcours académique. Pour eux, une certaine littératie financière constitue déjà une base importante pour oser se lancer.
Les milléniaux, quant à eux, arrivent souvent à l’entrepreneuriat après une première carrière. Entre 30 et 45 ans, beaucoup évaluent leur trajectoire professionnelle et ressentent le besoin de plus d’autonomie, de liberté ou de sens. Cette transition vers l’entrepreneuriat est parfois choisie, parfois imposée par un contexte de reconversion ou de changement.
Avec l’âge, la création d’entreprise tend à diminuer, mais les priorités évoluent surtout : on passe progressivement d’une logique d’acquisition (apprendre, croître, explorer) à une logique de maintien (stabilité, équilibre, pérennité).
Une motivation commune à toutes les générations : l’autonomie
Malgré les différences apparentes entre générations, un point commun ressort très clairement : la recherche d’autonomie et de liberté est la motivation principale de tous les entrepreneurs, quel que soit leur âge.
Cette constance s’explique aussi par des traits de personnalité souvent partagés : une forte ouverture à l’expérience, un goût pour l’interaction sociale, une conscience professionnelle élevée et le désir de garder la main sur les décisions clés. L'entrepreneur·e veut être aux commandes : ne pas nécessairement tout contrôler, mais conserver une vue d’ensemble et décider lui-même.
Les nuances apparaissent ensuite : les plus jeunes accordent souvent plus d’importance à l’impact sociétal et environnemental, là où les générations plus âgées mettent davantage l’accent sur la continuité ou la stabilité.
Pourquoi les jeunes anticipent très tôt leur avenir financier
Un résultat interpelle souvent : de nombreux jeunes entrepreneurs réfléchissent dès le départ à une stratégie de sortie ou à leur avenir financier, parfois même à la revente de leur entreprise.
Je ne vois pas cela comme un manque d’attachement à leur projet, mais comme une adaptation à un monde perçu comme instable. Les jeunes générations ont grandi avec l’idée que les parcours ne sont plus linéaires ni garantis. Penser à l’avenir, garder des options ouvertes, sécuriser leur situation financière devient une manière rationnelle d’aborder l’entrepreneuriat.
Il faut aussi rappeler une réalité structurelle : les entrepreneurs bénéficient d’une protection sociale limitée. Ils savent très tôt que leur sécurité financière, y compris la retraite, dépendra largement de leurs propres choix et anticipations.
Intention long terme et réalité du terrain : un décalage normal
L’enquête révèle un paradoxe intéressant : la Gen Z déclare plus souvent avoir un plan financier à long terme dès le lancement, mais s’y consacre moins activement dans les premières années.
Ce décalage est logique. Dans les phases de démarrage, l’énergie, le temps et les ressources financières sont avant tout consacrés au développement de l’entreprise. Les profits sont réinvestis, les priorités sont opérationnelles. La gestion patrimoniale active viendra plus tard, lorsque l’activité sera plus stable.
Autrement dit, penser long terme ne signifie pas forcément agir immédiatement, mais plutôt inscrire certaines décisions dans un horizon futur.

L’âge chronologique ne dit pas tout
On parle souvent des différences générationnelles en se basant sur l’âge chronologique. Pourtant, cet indicateur est loin d’être suffisant.
Il existe plusieurs façons de penser l’âge telles que :
- L’âge chronologique, celui de l’état civil.
- L’âge fonctionnel ou biologique, lié à l’énergie, à la santé et à la capacité de travail. L’entrepreneuriat peut être comparé à un sport de haut niveau : à âge égal, les capacités peuvent varier fortement. Une capacité de travail faible liée à un âge biologique élevé peut entraîner une baisse de performance, une moindre tolérance au risque, davantage d’épuisement et des difficultés à maintenir l’intensité nécessaire au développement de l’entreprise.
- L’âge subjectif, c’est-à-dire l’âge que l’on ressent. L’entrepreneur·e peut se sentir plus jeune que son âge réel ou plus vieux. Cette perception influence les choix, l’envie de se développer et le rapport au futur.
Plus la perspective temporelle devient restreinte vis-à-vis du futur : retraite, transmission, équilibre de vie, plus les objectifs évoluent vers la sécurisation, la préservation du patrimoine et la générativité, c’est-à-dire le désir de transmettre et de contribuer aux générations suivantes.
Le rapport au conseil se transforme
Un autre enseignement fort de l’enquête concerne le rapport au conseil. Les générations plus âgées se sont construites avec un modèle où la banque et les experts jouaient un rôle central. Les plus jeunes, eux, multiplient les sources d’information : digital, réseaux, IA, entourage. La banque n’est plus l’unique référence.
Cela ne signifie pas qu’ils ont moins besoin d’accompagnement. Ils en attendent surtout une autre forme : plus ponctuelle, plus interactive, moins verticale. Ils arrivent informés et cherchent avant tout une mise en perspective, une validation ou un échange de qualité. Le conseiller devient un partenaire de réflexion, mobilisable dans des moments clés.
Ce que je retiens de cette enquête
S’il y a un message essentiel, c’est celui-ci :
Tous les entrepreneurs, quel que soit leur âge, partagent la même réalité. Ils doivent apprendre en permanence, décider dans l’incertitude et projeter leur activité dans un avenir mouvant. Ce qui change, ce sont les repères : la phase de vie, le rapport au temps, les priorités et les ressources disponibles.
Les différences générationnelles ne sont pas des oppositions, mais des formes complémentaires d’intelligence entrepreneuriale. Mieux les comprendre permet d’accompagner les entrepreneurs de manière plus juste, plus pertinente, et plus alignée avec les enjeux patrimoniaux qui émergent à chaque étape de leur parcours. »
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