L’escalade entre les États-Unis et l’Iran inquiète les investisseurs. Avec le détroit d’Ormuz comme goulot d’étranglement essentiel, nous évaluons les répercussions sur les marchés financiers : pétrole, anticipations d’inflation, taux d’intérêt ainsi que la réaction des actions et des obligations. Le fil conducteur est l’incertitude : tant que l’issue du conflit reste incertaine, les marchés tiennent compte simultanément de plusieurs scénarios plausibles.
Cette incertitude — plusieurs dénouements possibles, un seul prix aujourd’hui — rend la comparaison avec le chat de Schrödinger particulièrement pertinente. Dans cette célèbre expérience de pensée, conçue pour illustrer l’apparente absurdité de la mécanique quantique à l’échelle macroscopique, le chat (enfermé dans une boîte avec un atome radioactif, un détecteur de radioactivité de type Geiger et une fiole de poison) se trouve dans un état de « superposition » : c.-à-d. à la fois vivant et mort, jusqu’à l’ouverture de la boîte.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, la situation est similaire pour le détroit d’Ormuz : il se trouve lui aussi dans une superposition d’états - ouverture et fermeture - jusqu’à ce qu’un navire tente effectivement une traversée.
2026 connaît des montagnes russes géopolitiques
Dans notre newsletter de décembre, nous présumions déjà un exercice 2026 volatile sur le plan géopolitique, surtout en raison des importantes « midterms » américaines de novembre. Nous étions partis du principe que le président Trump chercherait, à l’approche de cette échéance cruciale, à présenter des réalisations et des résultats d’envergure. Depuis lors, les marchés sont sans arrêt confrontés à des défis : l’opération américaine au Venezuela, la menace concernant le Groenland, la remise en question de la relation entre les États-Unis d’une part et l’OTAN/l’Europe d’autre part. Autant de facteurs de volatilité sur les marchés financiers. Le conflit actuel entre les États-Unis et l’Iran est toutefois d’un tout autre calibre.
De l’inflation à la récession ?
Le FMI (Fonds monétaire international) met en garde contre un possible ralentissement de la croissance mondiale si le détroit d’Ormuz devait rester fermé. Il a établi trois scénarios mondiaux : « faible », « défavorable » et « sévère ». Lors du point presse, le FMI a reconnu que le scénario le plus favorable (« faible ») était déjà dépassé. À ce stade, le marché semble converger vers le scénario intermédiaire — qui, certes, évite encore une récession mondiale. Celui-ci s’appuie sur un prix du baril tournant autour de 95 dollars et une inflation mondiale (temporaire) comprise entre 4 % et 5 %.
Chaque jour de fermeture supplémentaire du détroit nous rapproche du pire scénario du FMI : une envolée durable du pétrole au-delà des 110 dollars, assortie d’un niveau d’inflation supérieur à 6 %.
Par ailleurs, même si une récession globale pouvait être évitée, l’impact sur les pays individuels pourrait être significatif. À titre d’exemple, l’Espagne a déjà libéré l’équivalent de 4 jours de ses réserves stratégiques de 90 jours, et prévoit la libération de 8 jours supplémentaires. Il resterait donc 78 jours, mais même dans l’hypothèse d’une réouverture immédiate d’Ormuz, l’AIE (Agence internationale de l’énergie) estime qu’il faudrait au minimum 60 jours — et peut-être même jusqu’à 150 jours — pour rétablir pleinement les flux pétroliers.
Quid des marchés ?
Malgré les incertitudes et les signaux d’alerte des experts énergétiques, les marchés boursiers affichent une lecture résolument optimiste : ils considèrent que le pire est passé et qu’un retour à la normale est imminent. Le Nasdaq comme le S&P 500 atteignent (à l’heure où nous écrivons ces lignes) un niveau record, naturellement soutenus par la conviction que les percées en matière d’intelligence artificielle devraient améliorer les marges bénéficiaires des entreprises au cours des prochaines années.
Les bourses européennes sont également dans le vert depuis le début de l’année. Les investisseurs en actions semblent progressivement s’habituer à la volatilité et tournent résolument leur regard vers l’avenir.
Les investisseurs obligataires se montrent nettement plus prudents. Ils recherchent activement un point d’inflexion : ces dernières semaines, les rendements se sont tendus sensiblement, sous l’effet de la remontée des anticipations d’inflation. À l’inverse, si le scénario d’une récession mondiale devait se concrétiser, les taux d’intérêt devront à nouveau baisser, compte tenu de la dégradation des perspectives de croissance. Les investisseurs en obligations doivent donc naviguer aujourd’hui entre ces deux scénarios.
Reste enfin la BCE. Comme souvent par le passé, elle privilégie pour l’instant l’attentisme. Les anticipations d’inflation pour 2026 ont néanmoins été relevées à 2,6 %. Pour des mesures concrètes (lire : une hausse des taux directeurs), Christine Lagarde estime qu’il est encore trop tôt pour agir. Les marchés financiers, eux, se tournent déjà vers demain. Ils partent du principe que la BCE devra intervenir au cours de l’été afin d’apporter une réponse au choc inflationniste. Au moment d’écrire ces lignes, ils envisagent même une seconde hausse de 25 pb plus tard à l’automne.
Auteur: Steven Andries
Traduire par: Isabelle Nassal